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Le musée de vos enfants

Publié le par Saintex

6e saison Mardi 3 février 2015 Chronique des profs n°4

Commençons par les bonnes nouvelles (de toute façon, il n’y en a pas d’autres !) : Noé n’a rien renversé aujourd’hui, Mathilde n’est plus malade, Éric a oublié ses ampoules.

Mais il fait toujours froid, vraiment très frette, -25°C à l’intérieur de la voiture ! Mais seulement -26°C de température ressentie car le vent a replié ses ailes, température quasi-caniculaire au regard des conditions météorologiques de la veille sur le canal.

Nous avons retrouvé notre « gang » (1) de blousons rouges dans l’agora de l’école. Lorris, arrivé bon premier avec son correspondant, comme chaque matin, patiente depuis une heure. Ses camarades arrivent les uns après les autres. On décèle bien sur quelques visages, quelques stigmates de fatigue – effet persistant du décalage horaire ? Récupération insuffisante après les efforts olympiques de lundi ? Excès de jeu vidéo durant la nuit ? Rédaction nocturne du carnet de route ? Devoir d’anglais ?- mais non, rien de tout ça, nous disent-ils ! Tout va bien. Ils se sont couchés tôt, levés tôt et sont toujours très contents.

Nous retrouvons notre bus solaire et prenons la direction du Musée de l’Histoire du Canada, ex-Musée des Civilisations. Quelques cahots plus tard, le brave autocar nous dépose de l’autre côté de la rivière des Outaouais en territoire québécois.

En dépit des menues péripéties qui ont précédé notre départ, nos collègues canadiens avaient pu sauvegarder la totalité de notre programme d’activités et de visites. Enfin presque ! Nous découvrons en effet qu’aucun guide ne nous a été réservé, ni d’ailleurs de « boîte à bouffe» (1), c’est-à-dire de local où nous restaurer. Mais «c’est pas de problème » nous dit la jeune femme à l’accueil, « on va vous trouver un guide et vérifier si une lunchbox est disponible ». Aussitôt dit, aussitôt fait.

Mauvaise surprise en revanche : la section dédiée à l’Histoire du Canada est fermée pour une transformation complète. Réouverture en juillet 2017. Allez comprendre ! Un établissement dont le nouveau nom (qui « a coûté des millions de piastres » selon nos collègues canadiens) est Musée de l’Histoire du Canada subit des travaux tels qu’il ne présente plus cette histoire pendant trois ans ! Le prof d’histoire est un tantinet désappointé.

Nos élèves reçoivent un coup de tampon sur la main, déposent sacs et manteaux dans les vestiaires et font connaissance de Renée qui va nous consacrer quarante-cinq minutes à nous présenter les Premiers Peuples. Notons en passant que nos consignes ont été scrupuleusement respectées : tous portent leur blouson-étendard et tous ont apporté des chaussures d’intérieur.

Le musée de vos enfants

Le hall du musée dont le plafond représente un canoé renversé frappe le visiteur par sa majesté. Il accueille totems, poteaux de maisons et habitations de bois de la côte Pacifique. Nos collégiens écoutent avec attention les commentaires explicatifs de notre guide tout en résistant à la tentation d’aller photographier à tout va.

Bon, je devine votre pensée : pourquoi des totems ?

Pour ça :

« L'unité sociale de base dans toutes les Premières nations de cette partie du pays était la famille élargie (la lignée), dont les membres étaient tous descendants d'un même ancêtre. La plupart des lignées possédaient leurs propres emblèmes, représentés par un animal ou un être surnaturel perçu comme leur fondateur. Le mât totémique, conçu à partir des symboles ancestraux d'une lignée, est la méthode de disposition des emblèmes la mieux connue. » (1)

Le musée de vos enfants
Le musée de vos enfants
Le musée de vos enfants

Nos élèves s’extasient volontiers devant les sculptures en bois de cèdre, devant la pirogue taillée dans un seul arbre et capable d’embarquer trente hommes pour naviguer le long du littoral du Pacifique, devant les masques d’animaux mythologiques ou le costume d’un chaman (n’est-ce pas Lucas ?).

Ils cherchent avec application à compléter les dix questions du quizz qui leur a été distribué et arpentent les couloirs et les salles du musée à la recherche des réponses. Quelle est la différence entre un tipi et un wigwam ? De quoi vivaient les habitants d’une maison longue ? Etc. (2)

Dociles, ils s'assoient quand Renée leur dit:" Mettez-vous en petit bonhomme".

Le musée de vos enfants
Le musée de vos enfants
Le musée de vos enfants

A 11h30, après avoir salué Renée, notre groupe affamé prend la direction du local où nous pourrons manger en 25 minutes chrono.

A 12h, chaque professeur-référent reconduit son groupuscule dans un point différent du musée. Madame Antonini dont la polyvalence n’est plus à démontrer propose un brillant commentaire d’une légende relative à l’histoire de la création du monde, celle de la femme tombée du ciel. (Annexe 1)

Le musée de vos enfants

Monsieur Renault s’intéresse quant à lui à la naissance du bien et du mal, de la création et de la destruction incarnées par deux jumeaux, fils de la mère du monde. L’affaire passionne, notamment Colin qui se découvre un intérêt soudain pour la sculpture.

Un peu plus tard, quizz terminé, tout le monde se retrouve à l’exposition temporaire consacrée à la tragédie de l’Empress of Ireland, le Titanic canadien. Ce paquebot, fleuron de la flotte canadienne quitte le port de Québec le 28 mai 1914 pour une traversée de six jours vers Liverpool, en Angleterre, avec 420 membres d’équipage et 1057 passagers à bord.
Quelques heures après le départ, l’Empress sera victime d’une collision avec un navire charbonnier norvégien. Littéralement éperonné, le paquebot sombre dans le Saint-Laurent en quinze minutes. Plus de 1000 personnes perdront la vie dans ce qui constitue la plus importante tragédie maritime de tous les temps au Canada. (Voir à ce sujet : http://ici.radio-canada.ca/sujet/empress)

La visite de cette exposition, remarquablement réalisée, a été totalement improvisée, un plan B, comme on dit ici, puisque nous disposions de beaucoup de temps avec la fermeture des salles de l’Histoire du Canada. Madame Antonini (encore elle !) s’improvise grand reporter historique et raconte en direct, minute par minute le naufrage de l’Empress. Son public, exclusivement féminin, est captivé, ému par le drame et par les témoignages des témoins et des survivants.

(1) In : https://www.aadnc-aandc.gc.ca/fra/1307460755710/1307460872523

(2) Pour en savoir (beaucoup) plus : http://www.museedelhistoire.ca/cmc/exhibitions/archeo/hnpc/npint01f.shtml

Nous terminons la visite en apothéose. Le musée des Enfants propose un Tour du monde ludique et interactif et tous nos adolescents sans exception s’y abandonnent avec bonheur ainsi qu’en attestent les nombreuses photographies disponibles. Ah, la jubilation de William et de Léa G sur une vénérable moto, le plaisir évident de Jean et d’Eric déguisés en ouvriers du bâtiment, le rire de Rose assise dans un rickshaw tandis que Lucas mime l’effort cycliste intense…

Et Emma qui balaie le pont d’un bateau, Colin qui manœuvre la grue du port, Eva au volant d’une voiture indienne, de marque Maruti ou Hindustan, Séveriane qui téléphone à l’étranger depuis une cabine londonienne, Théo qui vend des épices (avec Jules) et des babouches (seul), Mathilde M qui se précipite pour essayer tous les chapeaux de scène proposés, Alexia qui se presse pour composter son passeport du musée…. Ils ont aimé et nous avons aimé qu’ils aient aimé.

Le musée de vos enfants
Le musée de vos enfants
Le musée de vos enfants
Le musée de vos enfants
Le musée de vos enfants

Il a bien fallu s’extraire de cet espace de jeu plaisant et éducatif car l’heure canadienne tourne aussi et notre tube de mayonnaise à moteur va nous attendre.

Comme chaque jour la journée s’achève par une réunion dans la cafétéria. Pas de remarque déplaisante aujourd’hui, rien que des recommandations pratiques : en effet, nouvelle journée à l’extérieur demain car nous allons dévaler les pentes le postérieur coincé dans des chambres à air (froid). Tenue hivernale de rigueur ! Les étourdis ont été prévenus : qui n’a pas ses mitaines, sa tuque et son écharpe ou cache-col passera la journée à l’école Gisèle Lalonde. Alexia paraît intéressée par cette perspective mais se ravise quand il s’avère qu’elle resterait en compagnie de la directrice adjointe, madame Clavette, instigatrice de cet échange voici plus de cinq ans.

Ce fut une belle journée, profitable à l’esprit et au cœur et…au chaud !

Annexe 1

Histoire de la création : la terre sur le dos d’une tortue (récit iroquois)

Avant que la Terre n'existe, il n'y avait que de l'eau.

L'eau s'étendait à perte de vue et, dans cet océan, nageaient des oiseaux aquatiques et des animaux marins. Tout en haut dans les airs, il y avait le Ciel. Dans le Ciel, il y avait un arbre très grand et très beau. L'arbre possédait quatre racines blanches qui s'étendaient dans chacune des directions sacrées. Sur ses banches poussaient toutes sortes de fruits et de fleurs.

Il y avait aussi dans le Ciel un vieux chef. Sa jeune femme attendait un enfant. Une nuit, elle rêva que le grand arbre était déraciné. Au matin, elle raconta son rêve à son mari.

Quand elle eut terminé, le chef hocha la tête. « Ma femme, dit-il, cela m'attriste que tu aies eu ce rêve. Il s'agit certainement d'un rêve très puissant et il est de tradition chez nous, quand une personne fait un rêve si puissant, de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour le réaliser. Le grand arbre doit être déraciné. »

Le vieux chef appela tous les jeunes hommes et leur demanda de déraciner l'arbre. Mais les racines étaient si profondes, si robustes, qu'ils ne purent y arriver. Enfin, le vieux chef lui-même s'approcha de l'arbre. Il l'entoura de ses bras, plia les genoux et tira de toutes ses forces. Donnant enfin un grand coup, il parvint à déraciner l'arbre et à le coucher sur le sol. Là où l'arbre avait poussé ses racines, il y avait maintenant un grand trou. La femme du chef s'approcha et, s'agrippant au bout d'une branche du grand arbre, elle se pencha en avant pour voir en bas. Elle apercevait au loin quelque chose qui scintillait comme de l'eau. Elle se pencha davantage pour mieux voir. Elle perdit alors l'équilibre et tomba dans le trou. Sa main ayant glissé sur la branche, la femme emporta avec elle, dans sa chute, une poignée de graines.

En bas, sur l'eau, quelques oiseaux et quelques animaux levèrent les yeux.

« Quelqu'un tombe du ciel ! » s'écria un oiseau.

« Nous devons l'aider, » dit un autre. Alors, deux cygnes prirent leur envol et attrapèrent dans leurs grandes ailes la femme tombée du Ciel. Ils la ramenèrent lentement vers l'eau, où les autres oiseaux et les animaux suivaient des yeux ce qui se passait.

« Elle n'est pas comme nous, » dit un des animaux. « Regardez ! Elle n'a pas de pattes palmées. Je ne crois pas qu'elle puisse vivre dans l'eau. »

« Que devons-nous faire alors ? » demanda un autre animal marin.

« Je sais, » dit l'un des oiseaux aquatiques. « J'ai entendu dire qu'il y a de la terre sous l'eau. Si nous plongeons au fond de l'eau et que nous rapportons de la terre, elle aura un endroit où vivre. »

Les oiseaux et les animaux décidèrent donc de rapporter de la terre. Ils essayèrent l'un après l'autre.

Certains disent que le Canard a plongé le premier. Il a nagé longtemps sous la surface de l'eau, mais n'a pu atteindre le fond et a dû remonter. Le Castor a pris le relais. Il a plongé à une telle profondeur que tout était noir, mais il n'a pu atteindre le fond. Le Huard a ensuite tenté sa chance. Il a nagé sous la surface avec ses ailes puissantes. Il a été parti très très longtemps, mais il a été incapable, lui aussi, de rapporter de la terre.

ll sembla bientôt que tout le monde avait essayé et échoué.

Alors, une petite voix se fit entendre: « Moi, je rapporterai de la terre ou j'y laisserai ma vie. »

On regarda d'où venait cette voix. C'était le petit Rat Musqué qui avait parlé. Il plongea et nagea, nagea. Il n'était ni aussi fort ni aussi rapide que les autres, mais il était déterminé. Il parvint à une profondeur telle que tout était noir, mais il continua à nager. Il était si loin de la surface que ses poumons étaient près d'éclater, mais il continua à nager. Enfin, au moment où il allait perdre connaissance, il allongea sa petite patte et effleura le fond…avant de remonter à la surface, presque mort.

Quand il refit surface, les autres animaux crurent qu'il avait échoué. Mais ils virent qu'il serrait quelque chose très fort dans sa patte droite.

« Il a trouvé la terre ! » s'exclamèrent-ils. « À présent, où pouvons-nous la mettre ? »

« Mettez-la sur mon dos, » dit une voix douce. C'était la Grande Tortue, qui était remontée des profondeurs.

Les animaux élevèrent le rat musqué au-dessus de la Grande Tortue et placèrent sa patte droite contre son dos. C'est pourquoi, aujourd'hui encore, on voit les marques de la patte du rat musqué sur la carapace des tortues. La poignée de terre tomba sur le dos de la tortue. Presque aussitôt, elle se mit à s'étendre, à s'étendre, jusqu'à ce qu'elle devienne le monde.

Les deux cygnes y déposèrent la femme tombée du Ciel. Elle marcha sur la Terre et, ouvrant sa main, elle laissa tomber les graines sur le sol. Ces graines donnèrent naissance à l'herbe et aux arbres. La vie sur Terre avait commencé.

Relatée par Joseph Bruchac, in « Native Stories from the Keepers of the Earth.”1991

© 1991, Joseph Bruchac. Tous droits réservés.

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Theze nathalie 04/02/2015 21:46

Cette chronique est devenue notre journal quotidien que nous attendons avec impatiente. Merci pour ces récits vivants et si drôles. A demain pour de nouvelles aventures!

Laurent A. 04/02/2015 21:29

Quand une fantastique plume nous conte les fantatisques péripéties de nos apprentis Canadien.... Encore !

sabine saingre 04/02/2015 14:41

C 'est un délice de vous lire; on sent bien la " chaleur" des moments partagés.
Pour nous, beau soleil et quelques malheureux flocons, juste pour penser à vous.
Profitez bien.